Association Internationale des Libraires Francophones

Michel Choueiri: «Au lieu d’attendre les lecteurs nous allons à leur rencontre»

RFI - 31-03-2017 - Kevin Denzler

Co-fondateur, ancien président et actuel administrateur de l’Association internationale des libraires francophones, Michel Choueiri participe activement à la diffusion de la langue française et des cultures francophones dans le monde. En marge du salon « Livre Paris », il revient pour RFI sur les objectifs de l’association et sur les actions mises en place depuis sa création, il y a bientôt 15 ans. Alors que le continent africain concentre 54,7% des locuteurs de français, l’accès au livre y demeure un problème récurrent.

RFI : Comment est née cette association ?

Michel Choueiri : L’AILF est le résultat d’un processus démarré à partir de l’opération « 100 libraires du monde » organisée à l’époque par France Edition, devenue depuis le Bief (Bureau international de l’édition française) à l’occasion du salon du livre de Paris en 2000. Pour la première fois, un dialogue entre libraires du monde entier a été amorcé. Ce dialogue s’est poursuivi un an plus tard lors du colloque de Beyrouth sur la question de la librairie dans l’espace francophone, dont je partage l’initiative avec mon collègue Nadim Tarazi. C’est à cette occasion que l’idée de cette association regroupant les libraires francophones a germé et nous avons commencé à nous mettre d’accord sur certains aspects du projet. Le 27 mars de l’année suivante l’AILF était créée dans les locaux de l’actuel Organisation internationale de la francophonie (OIF). A l’époque nous n’étions pas plus de quarante, aujourd’hui nous regroupons plus d’une centaine de libraires et nous sommes présents sur tous les continents.

Pourquoi une telle association ? Quel est son objectif ?

La Francophonie est certes un vaste espace qui dispose maintenant de structures fonctionnelles avec l’OIF notamment, mais dans le milieu du livre, de l’édition, nous ressentions vraiment à l’époque un isolement complet. Les libraires francophones que nous sommes jouons je pense un rôle primordial dans la diffusion de la langue française et de la culture francophone dans toute sa diversité. Nous venons de cultures et d’horizons très différents mais nous avons tous cette passion en commun. Il faut savoir que la plupart d’entre nous exerçons dans des conditions difficiles, nous avons peu de soutien, aussi bien logistique que financier. Certains libraires francophones sont parfois les seuls dans leur pays et la question de la diffusion du patrimoine francophone et de la langue nous paraissait trop importante pour rester dans l’isolement qui nous caractérisait à l’époque.

Quelles sont les actions concrètes que vous menez avec l’AILF ?

Les libraires membres de l’AILF exercent aussi bien dans des pays francophones que non francophones et c’est vraiment cette diversité qui nous caractérise. Depuis bientôt 15 ans nous organisons toutes sortes d’actions, qui vont de l’accompagnement individualisé de libraires qui connaissent des difficultés à des formations, en passant par différentes rencontres professionnelles que nous essayons d’organiser le plus régulièrement possible à l’occasion notamment des salons. Cela nous permet de partager des réflexions sur l’avenir de notre profession et sur la manière de promouvoir la lecture dans des pays en développement par exemple.

Dans les premiers temps de l’association, nous avons multiplié les états des lieux des librairies dans les zones non francophones et depuis 2007 nous menons de grandes enquêtes pour mieux connaître le monde du livre dans son ensemble. La dernière porte sur la question de la professionnalisation des libraires. Nous essayons toujours d’apporter de nouvelles solutions et de nouvelles idées pour continuer à développer la profession, qui avec le développement du numérique se situe à mon avis à un carrefour. Après bien sûr notre opération phare reste la Caravane du livre et de la lecture, que nous avons lancée en 2004.

Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

La Caravane a été mise en place en Afrique subsaharienne dans le but d’améliorer la circulation et la visibilité du livre dans ces pays où il existe vraiment de nombreuses difficultés d’accessibilité. Nous nous sommes dit que plutôt que d’attendre que les lecteurs viennent dans les librairies, nous allions aller à leur rencontre. Je trouve qu’il s’agit vraiment d’une idée novatrice puisque nous essayons avec cette opération d’amener le livre aux populations les plus démunies et tentons de les sensibiliser aux bienfaits de la lecture. Nous essayons de la faire fonctionner plusieurs fois par an dans différents pays, avec à chaque fois si possible un parcours différent. Les retours que nous en avons sont généralement très bons, ce qui nous pousse à vouloir la reconduire le plus souvent possible. Aujourd’hui, plus de 10 pays participent à ces animations culturelles autour du livre et nous essayons à chaque fois de proposer des livres à prix bonifiés pour que les populations puissent en profiter. Le prix des livres est un obstacle considérable dans cette partie du monde, mais malheureusement ce n’est vraiment pas le seul.

Justement, que pouvez-vous nous dire de la situation du marché du livre en Afrique et notamment de la question de la circulation, qui demeure un réel problème sur le continent ?

Par où commencer ? Les obstacles à la diffusion du livre en Afrique sont nombreux. Nous sommes souvent en présence de sociétés marquées par la tradition orale et certains pays font face à un analphabétisme encore élevé dans certaines régions …

D’après une enquête de l’Unesco, près de 38% des adultes africains seraient analphabètes... 

Oui, on est certes face à un problème de grande ampleur mais je pense que même pour la partie de la population alphabétisée il existe de grosses lacunes en termes d’accès au livre, de circulation, de diffusion… Le coût des œuvres est un frein énorme au développement du livre en Afrique subsaharienne, plus de 80% des livres vendus en Afrique étant publiés en Europe puis importés. Un livre qui coûte 15 euros en France par exemple est tout simplement inaccessible à une large frange de la population qui doit d’abord se soucier des dépenses vitales. Imprimer un livre en Afrique coûte également cher, les gouvernements taxent les livres, parfois très fortement. Nous essayons avec l’AILF de trouver des solutions face à ces problèmes au même titre que d’autres organisations comme l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, qui œuvre par l’intermédiaire d’Afrilivres notamment. Le nombre de professionnels du livre est également une question qu’il faut soulever : ils sont peu nombreux et parfois peu professionnalisés. Il y a environ 80 libraires sur le continent, dont plus de la moitié a rejoint l’AILF. Ces librairies sont très souvent installées dans les capitales et uniquement dans les capitales, donc des territoires entiers ne sont pas couverts et ne sont pas équipés en points de vente. Ces librairies se consacrent en plus généralement au livre scolaire.

J’ai cru comprendre que les manuels scolaires étaient eux aussi importés ?

Oui, tout à fait. La plupart des manuels scolaires, en tout cas en Afrique francophone, sont édités par des maisons d’éditions françaises. Hachette international contrôle par exemple plus de 75% du chiffre d’affaires de l’édition scolaire en Afrique subsaharienne francophone. Les éditeurs africains sont généralement peu représentés dans les librairies puisque, d’après une enquête que nous avons pu mener, le livre africain dépasse rarement plus de 5% du chiffre d’affaires des libraires interrogés. La diffusion et la circulation de ces ouvrages n’est pas facilitée par le problème des transports, qui complique encore la tâche des professionnels du livre. Là encore une enquête réalisée par l’AILF montre l’étendue des difficultés de l’export intra-africain et par exemple du problème de l’axe Ouest-Est. Il n’existe pas de système formel de transports et les éditeurs et les libraires doivent souvent se débrouiller seuls pour transporter les ouvrages.

Qu’est-ce qui peut donc être fait pour lutter contre ces phénomènes ?

Déjà, on peut dire qu’il existe de réelles initiatives de la part des éditeurs et des libraires pour contribuer au développement du livre. Des maisons d’édition indépendantes ont vu le jour, des librairies ont créé des succursales, des librairies en ligne commencent à apparaître également. Plusieurs éditeurs pratiquent la coédition par exemple, pour tenter d’assurer une plus forte diffusion et contribuer à pérenniser la chaîne du livre. Et puis nous tentons avec d’autres acteurs de mettre en place des actions concrètes et de contribuer ainsi à un développement culturel durable en Afrique mais aussi dans tout l’espace de la Francophonie

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