Association Internationale des Libraires Francophones

Agnès Debiage, membre fondateur de l'AILF : Il est fondamental que les organismes qui nous soutiennent continuent à permettre à tous les projets de l'AILF d'exister

AgnsAgnès, ton mandat de Secrétaire générale de l'AILF s’est récemment achevé , tu tournes donc une page importante pour toi et l’association :quels sentiments et réflexions t’animent ?

C’est certes une étape dans une évolution mais absolument pas une page tournée dans mon cœur. Car je resterai à tout jamais une libraire francophone au fond de moi. J’ai commencé en étant libraire itinérante à une époque où ce n’était pas à la mode, dans un pays qui n’était pas francophone. Cela signifie qu’en mon for intérieur, il y avait des convictions puissantes qui motivaient mon action. Il en a toujours été de même pour mon rôle dans l’AILF. J’ai participé à sa réflexion, à sa création, à son développement, à ses orientations, et tout cela je l’ai mené avec mon cœur. C’est probablement aussi pour cela que je m’y suis tant investie, certains libraires le savent. D’ailleurs, je reste persuadée que cela se voit. Lorsqu’on est « habité » par une mission, il y a une énergie forte qui se transmet, une passion qui s’exprime, chacun à sa manière. Cela ne s’arrête pas du jour au lendemain car on quitte un conseil d’administration.

J’ai le sentiment personnel d’avoir fait du bon travail, d’avoir apporté ma pierre à l’édifice et d’avoir donné aux autres autant que je pouvais. J’ai été authentique, j’ai souvent pris très clairement position car cela faisait partie de mon engagement avec un besoin essentiel de cohérence.

C’est très enthousiasmant de voir ce que l’AILF est devenue car c’est la force de nos réflexions collectives et de notre travail à tous.


Si on remonte à l’origine de l’association, tu avais dès 2000 participé à l’opération des 100 libraires du monde, qui avait donné pour la première fois un coup de projecteur sur les libraires francophones dans le monde, quels souvenirs cet évènement fondateur t’évoque t-il ?

Les 100 libraires du monde (et nous étions largement plus de 100) ont, à mon sens, été le moment fondateur durant lequel l’idée de l’AILF a commencé à émerger. Car nous nous sommes retrouvés, exerçant le même métier aux quatre coins du monde, partageant des contraintes qui rythmaient notre quotidien (instabilité politique, censure, fluctuation du taux de change, chereté du livre français, insécurité, absence de politique publique en faveur de la lecture, …). Tout cela nous le connaissions par cœur. Nous le vivions. Nous le racontions avec nos mots, avec nos réalités, avec nos anecdotes. Or être plus de 100 libraires du monde à dire plus ou moins la même chose a eu un effet de caisse de résonnance. Ce n’était plus la librairie X ou la librairie Y qui faisait ce constat, c’était une profession (libraire francophones du monde) dans son entier, qui commençait sans s’en rendre compte, à parler d’une seule et même voix..

Pour moi, c’était aussi un sentiment magique, celui de ne plus me sentir seule en Egypte face à mes problèmes. L’AILF n’existait pas encore mais j’avais pris conscience que d’autres libraires partageaient des situations similaires ou presque à la mienne. Même si cela n’a rien changé dans l’immédiat, personnellement cela a fait naître en moi un sentiment d’appartenance à une grande famille. Il n’y avait rien de concret mais c’était un vécu très émotionnel.

France Edition qui deviendra le BIEF avait réussi, par cette opération, comme un coup de baguette magique qui allait marquer un moment fort pour la suite. J’ai un grand attachement au BIEF, beaucoup le savent. Peut-être vient-il de là ? Je n’en sais rien. Ou peut-être étaient ce aussi les premières personnes qui s’intéressaient aux libraires francophones pour ce qu’ils étaient, ce qu’ils représentaient, ce qu’ils défendaient, ce qu’ils faisaient vivre ailleurs sans essayer de leur dire ce qu’ils doivent faire mais plutôt en leur accordant une écoute pleine d’attention. Cela peut vous faire sourire de lire ces mots mais à l’époque, en l’an 2000, c’était énorme et je suis persuadée que je n’étais pas la seule à le penser.

Parmi les moments les plus importants que tu as vécus au sein de l’association, lesquels t’ont marquée le plus durablement et pourquoi ?

Oh la la ce n’est pas facile comme question car il y en a eu beaucoup. Je ne suis pas quelqu’un de politique qui va avoir une réponse factuelle. Mais je suis quelqu’un d’engagée, qui vit pleinement ce qu’elle fait. Donc ma réponse va être du vécu. Les moments les plus forts pour moi sont ceux où j’ai dû me dépasser pour créer quelque chose d’unique au service des autres. Je m’explique. La première fois que je suis allée à Madagascar, c’était je crois en 2005. Le CA de l’AILF m’avait dit « Agnès veux-tu t’occuper de la zone océan Indien ». Oui pourquoi pas ? Je n’y avais jamais mis les pieds. J’y suis allée pour animer une formation. Certains libraires s’en rappellent. Et je me suis dit « OK c’est ta responsabilité de tout mettre en œuvre pour apporter le plus possible à ces libraires qui te font confiance ». Et pendant près de 15 ans, cela a guidé toutes mes paroles et mes actions. Et je vous assure qu’il n’y a pas eu un seul bureau de l’AILF où je n’ai pas évoqué l’océan Indien, ni une seule année où je n’ai pas présenté un projet. Cette région me tenait très à cœur et je suis tellement heureuse qu’une libraire de la zone, Voahirana Ramalanjaona, ait repris le flambeau avec le même engagement et la même volonté de mettre en place des projets.
Autre expérience marquante, j’ai accompagné une libraire à Djibouti, Arafo Saleh, et là aussi cela a été un moment dense car il s’agissait de travailler sur l’extension de sa librairie qu’elle a ensuite menée à bien. Et nous avons en quelques jours, passer tous les aspects de son activité en revue.
Les Assemblées générales de l’association ont été des temps forts pour moi car les libraires adhérents sont présents et finalement en tant que bénévoles, on travaille toute l’année en ne pensant qu’à eux et à ce que l’AILF va pouvoir leur apporter par rapport à leurs besoins.
Pour moi un moment fort est un moment d’engagement dans l’action au service des autres. Par exemple, lorsqu’Audrey Azoulay, alors ministre de la Culture, est venue rencontrer les libraires égyptiens dans ma librairie, la chose la plus importante pour moi et que j’avais soigneusement préparée, c’était que j’allais pendant 15 mn non stop lui parler de l’AILF et l’interpeler sur la situation des libraires francophones. Et cela a porté ses fruits. J’ai une nature d’entrepreneur et j’ai besoin d’efficacité mesurable pour me sentir utile.
Pendant la révolution égyptienne et ensuite, j’ai eu le sentiment très réconfortant d’être entendue et soutenue par mes pairs. Cela faisait du bien de sentir l’AILF et son réseau un peu partout dans le monde, penser à moi et me le dire.

Finalement, lorsque je repense à toutes ces années au sein de l’AILF, ce sont des visages, des sourires, des phrases qui défilent dans ma mémoire et des personnes qui sont au fil des années devenues des ami(e)s. Ce ne sont pas des évènements mais ce sont des sentiments et des moments d’engagement, d’authenticité, de responsabilité, de cohérence, de partage, de générosité, de découverte, d’écoute, de projection, d’imagination, de conviction qui sont ancrés dans ma mémoire.

Pourrais-tu revenir sur ton parcours professionnel de libraire ?

En 1993, mon mari et moi sommes partis vivre en Egypte car on avait envie de quitter Paris et je connaissais déjà bien ce pays. Je travaillais alors dans l’édition. Un jour, j’ai réalisé qu’il y avait peu de livres jeunesse et qu’ils étaient trop chers. Alors j’ai créé une librairie itinérante jeunesse qui allait d’écoles en centres culturels en faisant découvrir des livres jeunesse, en organisant des animations, en me mettant à la portée des enfants et des parents dans leur environnement et en essayant de susciter le goût de la lecture. Puis j’ai développé en complément des abonnements livres et magazines jeunesse pour ancrer ces habitudes de lecture chez les enfants. J’étais portée par mon enthousiasme et le plaisir de créer quelque chose qui n’existait pas. Cette dernière notion a toujours été le moteur de mes projets. Puis en 2002, j’ai créé une librairie à Alexandrie, dans l’enceinte de l’Institut français : L’Autre Rive. C’était la seule dans cette ville qui avait pourtant été un haut-lieu de francophonie. Pendant 10 ans, cette librairie a eu un rôle essentiel dans la cité et on me dit encore aujourd’hui à quel point elle manque à certains. En 2004, j’ai créé, au Caire, avec mon mari, un concept store atypique, Oum EL Dounia. C’était une librairie dynamique spécialisée sur le monde arabe et une boutique d’artisanat réunies dans un même lieu. Moi je m’occupais de la librairie, de l’animation culturelle, de la communication et mon époux gérait tout l’artisanat. L’idée a de suite séduit les gens sur place et Oum El Dounia est rapidement devenu un lieu culturel très identifié et une référence localement. Mais nous étions en bordure de la place Tahrir et la révolution de 2011 a éclaté sous nos fenêtres. Trois années de violences, manifestations, répression, ont créé une usure et plus personne n’avait envie de venir dans ce quartier qui était le cœur de la ville. Puis une violente dévaluation a continué à affecter notre activité. Des années terriblement difficiles à vivre pour moi, où j’ai essayé de sauver par tous les moyens cette activité que j’avais créée et dans laquelle s’exprimait tant de passion.

Que retires-tu de ta longue expérience associative et interculturelle au service des libraires du monde au sein de l’AILF ?

Avant toute chose, beaucoup de plaisir. C’est très personnel mais l’AILF m’a permis après coup, de réaliser que c’est dans l’engagement au service des autres que je trouve le plus de sens. Beaucoup d’amitié aussi car c’est ce lien fort entre nous qui a aidé à surmonter nos éventuelles divergences et à co-construire ce qu’est devenue cette association. La notion de collectif a été très forte et omniprésente. L’interculturalité a été une richesse qui m’a beaucoup apportée car chacun voit une situation en fonction de son histoire et de son contexte. Elle a aussi été un espace de découvertes enrichissant et de rires partagés dans tant de réunions. Interpeler des regards différents en se questionnant soi-même est une manière d’avancer et d’élargir ses propres horizons. Et ce que je trouve formidable, c’est que nous nous sommes tant apporté les uns aux autres.

J’ai pris conscience que, dans ce collectif, nous fonctionnons tous différemment. Mais que pour que notre engagement s’exprime pleinement, il fallait qu’il y ait une notion de responsabilisation de chacun. Quelle qu’en soit la forme. J’ai réalisé que c’est en mettant chaque administrateur dans l’action par rapport aux objectifs et au rayonnement de l’association qu’on arrivera à mener de plus en plus de projets pertinents et qu’on pourra renforcer la raison d’être de l’AILF. Et ce partout dans le monde, car chaque adhérent porte en lui un peu de l’AILF. Et notre rôle a été d’essayer d’être moteur, d’initier, de lancer, d’accompagner. La Caravane du livre et de la lecture en est une parfaite illustration.

Mais … car il y a un mais ! J’ai aussi pris conscience du décalage entre ce qui se dit dans les discours et la réalité du terrain. J’ai assisté à pas mal de rencontres, de rendez-vous, de conférences et parfois, je n’ai pu m’empêcher à la fin de me dire à moi-même « Oui et concrètement ? Et bien concrètement pas grand-chose ». Peut-être suis-je trop pragmatique. C’est possible. Mais je mettrais deux éléments en exergue que j’aurai vu évoluer au fil de toutes ces années. Il est fondamental que les organismes qui nous soutiennent, qui nous financent, continuent à permettre à tous ces projets d’exister. Il faut qu’ils réalisent qu’il y a une structure administrative et organisationnelle derrière tout cela qui est fondamentale et sans laquelle rien ne pourrait exister. Je voudrais en profiter pour rendre un grand hommage et dire un grand merci à Anne-Lise Schmitt qui coordonne ce réseau de l’AILF et en pilote les projets avec un grand engagement très sincère.
Et il serait temps qu’une cohérence émerge au niveau français, quant au soutien qu’on souhaite apporter aux libraires francophones à l’étranger, une sorte d’harmonisation des politiques et des pratiques entre ministères. Depuis 2002, j’ai vécu, vu et entendu beaucoup de choses. Je dirai même tout et son contraire, dans certains cas. Et c’est là qu’est nécessaire cette cohérence, celle qui donne du sens et permet une lisibilité des politiques publiques. Il est essentiel de revenir à ce qu’est un libraire francophone : un commerçant certes mais aussi un acteur culturel, un passeur d’idées qui participe à la diffusion de cultures, un acteur du commerce extérieur, certes à petite échelle mais d’une dimension hautement symbolique, un partenaire fidèle de l’éducation, un défenseur de la francophonie.

D’après ton expérience au sein de l’association, à quels enjeux sont confrontés les libraires francophones dans le monde, aujourd’hui ?

Il y en a plusieurs à mon sens.

Le premier est que les librairies doivent toujours être en mouvement : créer de la nouveauté, surprendre, communiquer, bouger, aller là où on ne les attend pas forcément, susciter la curiosité, tisser des liens, créer de l’émotion entre leurs clients et eux pour renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté et l’attachement des clients à leur librairie. Ca c’est déjà un très vaste programme qui englobe beaucoup d’aspects dont la capacité du libraire à rayonner comme un acteur culturel dans son environnement.

Le deuxième, qui est étroitement lié au précédent, est la capacité des libraires à s’adapter à un monde qui change très vite, à des lecteurs parfois volatiles, à une offre qui se démultiplie en termes de supports et de canaux de diffusion, à internet qui fait exploser les frontières,et bien sûr à la concurrence des géants de la vente en ligne qui ont des moyens que les libraires n’ont pas.

Le troisième qui découle également du premier est la capacité que déploie chaque libraire à essayer de faire comprendre, reconnaître, partager à quel point son rôle est essentiel, avec à la clé, une prise de conscience de la valeur ajoutée d’une librairie par rapport à d’autres formes de commerce du livre.

Enfin, un enjeu de résistance vital à tous les éléments ce qui le déstabilisent (la liste est longue).

Car le libraire où qu’il soit dans le monde offre une vitrine de l’édition francophone, c’est un passeur de la culture francophone, il anime un lieu où aiment à se retrouver les francophones et donc où l’on parle français, un territoire d’échanges et d’ouverture, un espace de liberté à l’image de la littérature qui continue chaque jour à élargir nos horizons.

Propos recueillis en juin 2021