Association Internationale des Libraires Francophones

« Aujourd’hui, il s’agit de ne pas faire faillite et de rester debout »

Rencontre avec Sami Naufal, PDG de la chaîne des librairies Antoine

SamiNaufal

 « La déflagration du 4 août a détruit 25% de la ville », nous confie Sami Naufal, PDG des librairies Antoine, plus importante chaine de librairies trilingues au Liban avec   14 points de vente et plus de 200 employés. « C’est toute la partie historique, commerçante, animée en journée comme en soirée qui a été touchée. Notre librairie phare proche du port, de 900 m², située dans le quartier Beirut Souks et déployée sur 3 étages a été entièrement détruite». Pour l’enseigne historique beyrouthine créée en 1933 par Antoine Naufal son oncle, alors rejoint par ses frères Pierre et Emile, les conséquences sont lourdes. « Les autres librairies Antoine sont partiellement touchées : des devantures ont sauté en éclat, des livres ont été projetés par terre et abimés, des rayonnages se sont écroulés, bref les dégâts sont nombreux. Heureusement nous avons échappé à de graves dommages corporels et nous ne déplorons que quelques blessés. Certains des employés ont été atteints dans leur domicile». Mais ce drame ne fait qu’alimenter la spirale infernale dans laquelle est englouti le Liban.

« Aujourd’hui, il ne s’agit plus de se demander comment gagner de l’argent mais de rester en vie pour ne pas faire faillite et rester debout »Il est difficile pour lui comme pour les libraires libanais de se projeter dans le futur tant il faut juguler une série d’embuches. A leur niveau, il a fallu réaffecter les employés de la librairie détruite à des services administratifs, de dépôt pour des préparations de commandes et dans d’autres points de vente. Quelques employés (les derniers arrivés) ont dû être licenciés. Mais de manière plus globale, l’enseigne accuse une perte de 50 % du CA notamment depuis la dévaluation de la livre libanaise d’octobre dernier qui a perdu 80% de sa valeur. Le plus préoccupant concerne les conséquences de cette dévaluation sur la population dont le pouvoir d’achat est réduit à néant.

La dévaluation de la livre, les restrictions liées au mois et demi de confinement et la récente déflagration les plonge dans une situation inextricable. Un livre de 20 euros qui se vendait à 40 000 livres avant la dévaluation est vendu à 200 000 livres libanaises. La saison scolaire est attendue car elle représente 50 % dans le chiffre scolaire mais elle est très compromise du fait des contraintes liées au Covid 19, de la destruction de 18 écoles importantes suite à la déflagration et du faible pouvoir d’achat comme l’indique Monsieur Naufal. « Aujourd’hui, cette situation de crise encourage l’usage de livres usagés, la photocopie, les livres scannés. En effet, il devient difficile pour une famille de plusieurs enfants de la classe moyenne de dépenser des milliers de livres libanaises pour acheter des livres scolaires ».

Bien penser les aides avec l’interprofession

Aujourd’hui, la situation est telle qu’il est difficile de critiquer toutes les aides qui pourraient être mises en place. Toutefois, il semble nécessaire de se concerter car certaines mesures sont prises pour le bien collectif mais peuvent déstabiliser l’économie locale. Toujours selon Monsieur Naufal, le 1er septembre 2020 Emmanuel Macron faisait une visite présidentielle et offrait un ensemble d’ouvrages scolaires de terminal. La démarche est généreuse mais c’est dommage que les libraires locaux n’aient pas été associés à ce projet. Leur consultation en tout cas n’a pas été suivie d’effets. C’est probablement par l’avion présidentiel que les ouvrages passeront des éditeurs aux établissements scolaires. 

Un point positif est l’obtention par le syndicat des importateurs libanais d’un moratoire des dettes sur 3 ans et d’un abandon de créance de 30% depuis fin février –début mars ce qui représente un bol d’air frais. Reste à régler les 70% dans un contexte où l’achat se fait en livres libanaises à un prix fort. Un lobbying local est en cours. Monsieur Naufal a rencontré dans ce sens le ministre de l’économie pour que l’Etat puisse payer la différence entre la valeur achetée et la valeur vendue du fait de la dévaluation et donc du marché noir qui fait grimper la valeur du change. Il s’agirait de prix subventionnés par l’état contre fourniture de factures. Mais aucun accord à ce jour n’est écrit. Reste à avoir un accord de la banque centrale qui doit indiquer si ce chantier est prioritaire pour elle....

Un renouveau politique pour se relever

« C’est la stabilité au niveau politique et économique et la formation d’un nouveau gouvernement avec des ministres technocrates, experts dans différents domaines détachés des partis spécifiques, des experts en finances, en économie, en culture, en éducation, qui pourraient nous faire avancer » reprend Sami Naufal. « Nous avons, au sein de notre élite au Liban, des personnes tout à fait compétentes. Ceci est la condition sine qua none pour enclencher des aides du FMI, de pays amis qui redoutent le spectre d’une nouvelle guerre civile. C’est aussi pour cela que la diaspora libanaise n’investit plus or celle-ci représente 2 à 3 fois la richesse du Liban. A cela s’ajoute un contexte sous régional tendu lui conférant le statut de région maudite des dieux. La force des armes finit par tout détruire sous le joug d’un régime politique qui n’est pas propice aux affaires. Sans compter le fait que nous avons accueilli 1, 5 millions de syriens sur le sol libanais qui utilisent des ressources libanaises déjà défaillantes».

 Antoine point de vente dAchrafieh    Antoine Point de vente de Beirut Souks2    Antoine point de vente de Beirut Souks 1    Antoine point de vente dHazmieh

                PDV Achrafieh                                    Photo 2 et 3 : PDV Beirut Souk                                              Photo 4 : Point de vente d'HAZMIEH

 

 

al kitab masqu  LARBRE A DIRES AGLER  LIbrairie Mauguin Blida ALG  Vitrine 20

La pandémie du Covid 19 aura affecté les libraires du monde entier. En Afrique du Nord, la situation varie d’un pays à l’autre. « Les libraires s’adaptent au risque sanitaire et aux mesures gouvernementales prises par ces différents états. L’AILF est en lien avec les librairies francophones du monde entier pour informer les pouvoirs publics français et l’interprofession sur la réalité dans ces zones car plus que jamais le soutien à ce formidable réseau pour sa survie, mérite une attention constante » déclare Agnès Debiage, secrétaire générale de l’AILF.

Au Maroc, selon Samar Hoballah de la librairie Al Mouggar (Agadir) et responsable AILF de la zone Maghreb « La situation dans le pays est particulière et propre à chaque ville. Al Mouggar a rouvert le 6 avril, mais d’autres sont toujours fermées en fonction de leur emplacement. La librairie ne fait pas partie des commerces qui sont autorisés à ouvrir. C’est du cas par cas. Nous avons pris des mesures spéciales à la librairie : horaires aménagées, protection spéciale, personnel réduit, distanciation, … L’Association des librairies du Maroc mène aussi plusieurs négociations localement pour essayer de soutenir la filière librairie très fragilisée ».

En Algérie, nous avons reçu des témoignages de plusieurs librairies du pays. Dans l’Ouest, à Tlemcen, Selim Bouali de la librairie Soleil, nous confie « Nous sommes restés fermés 5 semaines,  mais depuis 15 jours, les autorités algériennes ont autorisé la reprise de quelques rares activités commerciales, dont la librairie avec la mise en place de mesures spéciales. L’impact est énorme, notre chiffre d’affaires a chuté de 90%, et les écoles, universités ne reprendront pas avant octobre 2020, sans compter les transports en commun qui ne fonctionnent toujours pas ». A Alger, la librairie L’Arbre à dires vient de rouvrir début avril après une fermeture d’un bon mois. « Le gouvernement a instauré des confinements partiels et un couvre-feu qui commence à 17h. L'activité commerciale est bien ralentie. Outre notre présence constante sur les réseaux sociaux, nous avons développé un service de livraison via une application sur mobile, cela nous a permis de satisfaire les demandes de nos lecteurs fidèles. Nos habitués viennent s'approvisionner fréquemment, nous avons un petit noyau d'une dizaine de lecteurs, ils s'adaptent, comme nous, à cette nouvelle réalité », nous raconte Mohamed Chakib Guerig, co-responsable de la librairie L’arbre à dires. Un peu au sud de la capitale, à Blida, Souhila Lounissi, directrice de la librairie Mauguin avoue que « Le confinement total et strict décidé par la ville n’a pas permis d’engager des dispositifs palliatifs permettant d’avoir un minimum de revenus. Donc nous avons gardé un lien actif avec nos lecteurs via les réseaux sociaux, pour continuer à partager ce que nous pouvions. Cette année sera bien plus difficile pour la mythique librairie Mauguin, et la reprise est malheureusement encore retardée ».

A Tunis, les librairies Al Kitab ont fermé du 21 mars au 4 mai. Sema Jabbes la directrice, nous explique «  aucune possibilité de visiter nos locaux, de poursuivre avec la vente en ligne, ni même de récupérer des dossiers. Depuis le 4 mai un programme de déconfinement progressif a été mis en place avec des autorisations délivrées par les ministères. Les libraires font partie de la première vague des déconfinés, mais le public ne suit pas puisque seuls les habitants du quartier peuvent bouger. Pendant la fermeture, nous avons mis sur notre site web, une grande sélection de livres numériques à télécharger gratuitement, ce qui a fait le bonheur de beaucoup de lecteurs. Ce sera sans doute le seul point positif à retenir une fois l’épidémie passée. Je ne crois pas qu’il y aura une reprise avant la rentrée scolaire, nos clients comme tous les Tunisiens ont vu leurs revenus baisser et le spectre du chômage est bien présent ». Habib Zoghdi, gérant de la Maison du livre vient de rouvrir sa librairie depuis le 4 mai, avec les mesures adéquates « désinfection, gel hydroalcoolique, masques, distanciation sont entrés en vigueur , mais la reprise sera très lente et nous risquons la fermeture vu la lourdeur des charges fixes. Nos clients ont regretté qu’on dusse fermer car ils avaient besoin de lectures pendant le confinement notamment pour aider leurs enfants à s'échapper des tablettes et autres écrans en consacrant un peu de temps à la lecture, Hélas ».

En Egypte, Zeina Badram, directrice de la librairie francophone de référence, Livres de France, témoigne « nous avons fermé du 21 mars au 7 avril, le gouvernement a imposé un couvre-feu et pendant une quinzaine de jours, une fermeture des commerces le week-end. Nous avons tout mis en œuvre pour maintenir intégralement les salaires de nos employés, Et nous nous sommes organisés pour livrer gratuitement à domicile tous les clients de notre quartier. Cependant, je reste inquiète pour la rentrée scolaire car nous ne savons pas encore comment cela va se dérouler ni comment nos clients locaux et expatriés vont réagir. »

Ce petit tour d’horizon à travers quatre pays du sud de la Méditerranée montre à quel point les libraires francophones sont impactés avec diverses mesures. Mais ces témoignages attestent aussi de leur réactivité à garder leur clientèle informée via les réseaux sociaux en conservant un lien constant et des initiatives locales déployées, dans la mesure du possible, pour garder une activité même symbolique en période de pandémie.

 Agnès Debiage pour l’AILF

 


Nous l’avons dit, écrit à plusieurs reprises les libraires à l’étranger se trouvent dans des situations dramatiques. Confrontés d’abord à des difficultés structurelles (pas d’usages commerciaux unifiés, absence de politique du livre dans beaucoup de pays et de soutien à une filière livre, concurrence des plateformes multinationales de vente en ligne, collaboration irrégulière avec les institutions locales à l’étranger). Elles sont aujourd’hui confrontées à des enjeux conjoncturels (augmentation du cout du transport, dévaluation de la monnaie dans certains pays, lente reprise, absence de commandes notamment scolaires et d’aide locale au niveau de la protection sociale et du chômage pour ne citer que ceux-là). Cumulées, ces difficultés mettent les libraires dans des situations dramatiques.


Un isolement renforcé à tous les niveaux
Beaucoup, sous le coup de l’angoisse du lendemain ne communiquent que de manière parcimonieuse avec l’AILF sans savoir comment s’en sortir. Cela s’ajoute aussi parfois à des difficultés antérieures qui ont affecté les librairies comme les soulèvements sociaux de Hong Kong, Santiago, Beyrouth pour ne citer qu’eux. Dans certains pays, ce sont des catastrophes naturelles comme à Djibouti où des inondations ont été suivies d’autres épidémies telles chikungunya avant que le Covid ne touche ce pays de la Corne de l’Afrique.
Tous se sentent isolés, seuls, sans appuis locaux comme le souligne Maryline Noël de Santiago citant la libreria Francesa de Bogotá qui signale que des commandes scolaires, arrivées juste avant la fermeture des écoles, étaient à présent refusées par les établissements sans compensation, laissant la librairie avec une dette et un stock invendable. La librairie Mille feuilles aussi nous indiquait comme beaucoup d’autres libraires que les instituts français ne semblent pas mesurer l’impact de l’absence de commandes sur l’économie des libraires particulièrement en ces temps de crise.
Des alternatives ... illustrant leur courage et leur détermination


Dans ce contexte quasi apocalyptique pour tous et notamment pour les libraires, quelles sont les alternatives proposées par les libraires en plus des aides du CNL qui sont proposées dans le cadre d’un dispositif exceptionnel ?
... une plus grande visibilité via leur site de sélections, coups de cœur, et de belles sélections de titres comme la librairie les Insolites à Tanger ou Culture and Co à Dubai qui déploient sur leur facebook un arsenal de choix de livres. Certains participent à des émissions locales pour évoquer des ouvrages selon des thématiques définies comme le fait la libraire de Vice Versa à travers son Facebook
... un système de livraisons à domicile en pick up, vélos, coursier de Londres à Santiago en passant par Bangkok, Abidjan, Shanghai, Amsterdam, Agadir, etc ...
... une vente via des plateformes de vente en ligne pour proposer leurs ouvrages comme en Argentine où la librairie Las Mil y Una Hojas opère de plus en plus via la plateforme Mercadolibre, une grosse entreprise de type Ebay.
...des appels à la solidarité de leurs clients en créant des fonds de soutien comme le fait la librairie Stendhal https://www.libreriastendhal.com/je-soutiens-la-libreria-stendhal/ qui propose à ses lecteurs, outre un don, des bons d’achat en attendant la reprise
des bons d’achat via une plateforme de librairies indépendants comme c’est le cas en Belgique, bons à utiliser dès l’ouverture des librairies via leur site
des campagnes via les réseaux sociaux comme celle en Espagne avec #confienemteconomiqueintelligentetsolidaire et #yoesperoamilibrero, campagnes réunissant des témoignages de dessinateurs, illustrateurs, auteurs, scénaristes du monde entier revendiquant la figure du libraire, du magasin de quartier et invitant chacun à attendre la fin du confinement pour aller en librairie.

Des réouvertures qui ne régleront pas le problème d’absence de trésorerie
Aujourd’hui, certaines ré ouvrent leurs librairies progressivement comme en Algérie, aux Emirats arabes, en Autriche, au Mexique, avec les mesures sanitaires nécessaires mais il faudra du temps pour revenir à la normal et cela ne résout pas le problème majeur de couvrir les frais fixes en période de fermeture ou de faible activité et les besoins de trésorerie pour relancer l’activité et honorer les échéances éditeurs...qui même reportées sont à régler...

Pour mettre en avant ces initiatives et le témoignage des libraires francophones, nous avons créé une nouvelle rubrique Chroniques du Confinement que nous vous invitons à découvrir.

 

Depuis quelques semaines, avec le BIEF, nous essayons de prendre le pouls des librairies dans le monde.

Parmi les 45 pays sur lesquels nous avons obtenu des informations, plus de deux tiers des librairies ont dû « fermer boutique ». Et aucun continent n’est épargné comme le montre la liste des 32 pays concernés par ces fermetures (Algérie, Argentine, Australie, Autriche, Belgique, Brésil, Burkina-Faso, Chili, Chine, Croatie, EAU, Egypte, Espagne, France, Guyane, Haïti, Hongrie, Israël, Italie, La Réunion, Liban, Maroc, Madagascar, Mauritanie, Portugal, Royaume-Uni, Roumanie, Rwanda, Syrie, Thaïlande, Tunisie, USA)... Et la liste n’est pas exhaustive et s’allonge chaque jour un peu plus.... Les raisons invoquées sont multiples : recommandations du gouvernement, frontières fermées, commandes bloquées à la frontière, impossibilité de se rendre sur le lieu de travail et d’envoyer des commandes, interruption de la chaine d’approvisionnement en France, simple mesure de précaution ou tout simplement respect pour l’ensemble des acteurs de la chaine du livre et les lecteurs pour ne pas les mettre en danger.

La seconde partie de l’échantillon concerne 13 pays (Allemagne, Bénin, Chypre, Costa Rica, Cameroun, Côte d’Ivoire, Danemark, Hong Kong, Niger, Pays-Bas, Taïwan, Sénégal, Singapour). Les librairies restent ouvertes en respectant les précautions d’usage mais en payent un lourd tribut car l’activité est en baisse, les librairies désertes, les charges bien plus importantes que les recettes, et bien évidemment sans aucune commande institutionnelle des établissements français à l’étranger, fermés pour la plupart, comme l’indique le directeur de la librairie française du Costa Rica, Ramon Mena.
Mais partout dans le monde, les témoignages se multiplient exprimant l’angoisse du lendemain, que les librairies soient ouvertes et vides, ou fermées. Les soucis de trésorerie mettent tous les libraires au même niveau.

En Europe, continent très touché par le Covid 19, sur les 14 pays concernés (Allemagne, Autriche, Belgique, Chypre, Croatie, Danemark, Espagne, France, Hongrie, Italie, Pays Bas, Portugal, Roumanie, Royaume-Uni) seuls 4 ont encore des librairies ouvertes, et une libraire en Autriche pourrait rouvrir progressivement à partir de la semaine du 14 avril. Mais la plupart expriment une inquiétude commune. L’absence de recettes va les empêcher de faire face aux paiements prévus et convenus avec les distributeurs. Selon les pays, les périodes de confinement sont plus ou moins grandes, mais la prolongation du confinement s’annonce déjà pour plusieurs semaines. De la même manière, la proposition de fractionnement des paiements est impossible sans date de réouverture et sans savoir si le pouvoir d’achat des clients sera suffisant pour l’achat de livres, beaucoup de personnes étant aussi confrontées au salaire minimal, et au chômage dans le meilleur des cas, explique Montse Porta de la librairie Jaimes à Barcelone. Un collectif de libraires membres de l’AILF s’organise donc pour appuyer des revendications communes concernant les fournisseurs, la Coface, les pouvoirs publics et l’ensemble de leurs partenaires.

Tout aussi inquiétante est la gestion de cette crise sanitaire dans certains pays d’Afrique subsaharienne, compte tenu de l’état des infrastructures de santé et les zones de conflits de nombreux pays. Le suivi de la pandémie devrait y être plus difficile compte-tenu des insuffisances des systèmes de surveillance épidémiologique. Loubna Fawaz de la librairie Vents du Sud en Mauritanie nous rapportait au début de la crise que « tous les passagers venant des pays touchés sont mis en quarantaine pendant 15 jours. Toutefois, il semble que les pays ne sont pas tous en mesure de l’appliquer. Les mois à venir s’avèrent très difficiles pour les libraires africains car les Etats n'ont pas les moyens suffisants pour faire face à la pandémie et encore moins pour aider les librairies et les commerces en général ». Actuellement pour l’Afrique Subsaharienne, sur les 8 pays consultés (Mauritanie, Sénégal, Niger, Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Rwanda), seules trois librairies ont fermé car c’est le dernier continent à avoir été touché par cette pandémie. Toutefois, de plus en plus sont soumis à l’état d’urgence comme au Sénégal et en Côte d’Ivoire, ce qui va impacter fortement l’ouverture des magasins. Les autres maintiennent leur activité mais dans des conditions extrêmement éprouvantes financièrement. Au Sénégal, la librairie Clairafrique nous explique le 25 mars 2020 que « les réductions d’horaires liées à la fréquentation des points de vente depuis le 16 mars ont fait chuter leur CA alors qu’ils savent déjà que l'état d'urgence de 3 mois déclaré par le Président de la République, va les contraindre à fermer ». L’inquiétude s’en ressent aussi au Bénin comme en témoigne Prudentienne Houngnibo de la librairie Notre Dame le 20 mars 2020. « Cette semaine nous avons atteint un niveau inquiétant de notre CA journalier et le nombre de clients a drastiquement diminué. Depuis 55 ans d'existence de la librairie Notre Dame, nous n'avons jamais eu un si faible nombre de clients. Les mesures décrétées par le gouvernement nous préparent au confinement et nous réduirons les horaires dès le 25 mars». Dernière fermeture en date, la librairie Ikirezi à Kigali au Rwanda survenue le 27 mars dernier. Au 1er avril, c'est au Burkina Faso que la librairie Mercury ferme après 15 jours sans aucun client en librairie témoigne Thierry Milogo, son directeur.

Autres continents ou zones géographiques extrêmement touchés, l’Océan Indien et l’Asie, où sur les six pays ou régions représentés (La Réunion, Australie, Thaïlande, Singapour, Hong Kong, Madagascar, Chine), quatre ont fermé leurs librairies. Mais pour celles qui restent ouvertes, comme Parenthèses à Hong Kong, le choix est cornélien, après les manifestations de 2019 ajoutées aux cas de Covid 19. « La librairie reste ouverte pour une question de survie car les loyers et salaires sont dus à chaque fin de mois ». Leurs préoccupations concernent aussi les commandes scolaires qui ne pourront être servies. Quant à Madagascar, après avoir constaté un manque de transparence sur le nombre de cas et de mesures à suivre, Voahirana Ramanlajoana, de la librairie Millefeuilles, a décidé le 23 mars, au lendemain de la déclaration du président malgache, de fermer sa librairie. Mais l’espoir renait peut-être à la lecture du message envoyé de Chine par Yohan Radomski, de l’Arbre du voyageur à Shanghai, le 30 mars. « Une des toutes premières librairies francophones fermées pour cause de COVID-19, depuis la mi-janvier vient d’ouvrir un service de vente à distance mais ne pouvant porter que sur les livres en stock ».

Dans le monde arabe, parmi les 8 pays (Tunisie, Algérie, Maroc, Égypte, Liban, Emirats arabes unis, Syrie, Israël), toutes les librairies ont fermé. C’est toutefois souvent contraintes qu’elles ont dû le faire, comme l’évoque Michel Choueiri à Dubaï qui a fermé sa librairie le 25mars, décision qu’il a prise voyant que les lieux publics fermaient et que le nombre de contaminations augmentait. Pour la librairie Vice Versa de Jérusalem, Nathalie Hirschsprung témoigne ; « Après avoir fait un peu de résistance en restant ouverts au public, le temps de s’organiser pour les commandes à distance et les livraisons, la fermeture au public s’est faite le 18 mars. Même si nous proposons une livraison sans contact, masque et gants pour notre livreur, les clients frappent ou sonnent et laissent le petit paquet devant la porte, puis s’en vont, la panique ambiante est très palpable. »

Enfin, Outre Atlantique, sur les 7 pays de notre échantillon (Argentine, Brésil, Chili, Costa Rica, Guyane, Haïti, USA), seule une librairie est restée ouverte au Costa Rica (avec des horaires aménagés) et toutes, de manière unanime comme dans tous les autres continents d’ailleurs, cherchent à garder le contact avec leur clientèle en proposant des services à distance tout en sachant bien que cela ne compensera jamais les pertes du CA. Pour Maryline Noel de la librairie Le Comptoir au Chili « la librairie est fermée mais travaille à distance pour traiter des commandes et poster des coups de cœur autour des ouvrages en stock qui peuvent être réservés. Il est possible ensuite de convenir d’un jour pour les retraits des commandes, en respectant les restrictions sanitaires. Toutefois, malgré ces mesures, personne n'est trop réactif, sauf des encouragements et des like ».

Dans ce contexte quasi lunaire, les libraires ouvertes s’ingénient donc à trouver un système de livraison (la Librairie de France à Abidjan l’indique clairement sur son site). Le tout avec les précautions sanitaires mais cela pose quantité d’autres problèmes comme les risques de contaminations pour les personnes en charge des livraisons. Ces dispositions ne sont donc que transitoires, ainsi que l’indique sur son Facebook, la librairie Latitudes à Budapest. Mais même fermées, les librairies sont actives sur les réseaux sociaux et gardent le contact avec leurs lecteurs en proposant, aux quatre coins du monde, des alternatives (podcast, sélection coups de cœur, livres numériques, albums filmés), sans trop attendre des rentrées d’argent substantielles dans l’immédiat.

En somme, c’est l’ensemble du réseau qui est en sommeil, on l’espère juste pour un temps pas trop long dont on ne sait quand il finira, ni comment les librairies s’en relèveront. Mais plus le temps passe, plus les frais sont conséquents et les libraires aux abois.

L’AILF et l’ensemble des libraires appellent à la solidarité professionnelle et demandent des mesures exceptionnelles d’accompagnement auprès des fournisseurs pour un report d’échéances jusqu’à ce que des dispositions aient été prises, auprès de la Centrale de l’Edition pour rallonger les délais avant que n’intervienne la menace d’une révocation de la garantie Coface, du CNL pour des mesures exceptionnelles pour aider à payer les factures déjà émises, du SLF pour que la librairie francophone soit incluse dans leurs revendications, auprès du BIEF, partenaire de toujours pour sensibiliser leurs éditeurs adhérents à la situation de la librairie francophone et sensibiliser le réseau des ambassades et Instituts pour effectuer leurs achats de livres auprès des librairies dès que tout sera rentré dans l’ordre.

Etat des lieux au 10/04/20

 

Depuis quelques jours, l’AILF et le BIEF interrogent conjointement les libraires francophones de par le monde pour connaître les conséquences de l’épidémie sur leur activité. Leurs réponses témoignent sans surprise de l’impact commercial de la crise avec pour tous, une baisse de chiffre d’affaires très significative.

Mais c’est bien davantage la désorganisation à laquelle ils et elles sont confrontés qui émane de leurs témoignages. Une désorganisation qui affecte les commandes et les circuits d’approvisionnement, les relations avec leurs clients habituels, particuliers comme institutionnels, les relations fournisseurs… et plus encore le travail au quotidien : horaires d’ouverture aménagés, pour les librairies encore ouvertes (il y en a de moins en moins), inquiétudes du personnel, magasins désertés, questionnements autour de la mise en place de solutions alternatives, pour maintenir le lien avec la clientèle, dont la possibilité de livrer aux particuliers, avec tous les doutes permis sur les risques encourus, par les libraires et par les livreurs de colis. Sans oublier le très important coût financier supporté par les libraires eux-mêmes, qui doivent régler loyer, salaires, intérêts d’emprunts, échéances fournisseurs… Tout doit être négocié.


Comme leurs homologues en France, les libraires francophones tentent de faire face… coûte que coûte. A l’image de la librairie Parenthèses à Hong Kong, qui après avoir été tout au long de l’année 2019 confrontée aux manifestations a été l’une des toutes premières librairies francophones touchées par l’épidémie… tout en restant ouverte, malgré tout.

Pourtant, quels que soient l’inventivité et la ténacité dont font preuve les libraires francophones pour tenter de maintenir leur activité, ou d’amortir l’impact de leur fermeture par temps d’épidémie, tous et toutes témoignent d’une angoisse quant à la possibilité ou non de se remettre de la crise. Ces librairies dont on sait depuis longtemps déjà qu’elles constituent un formidable réseau culturel dédié au livre en langue française et qui n’en sont pas moins devenues ces dernières années extrêmement fragiles, affectées par les situations économiques et politiques dans de nombreux pays. Au Liban, en Haïti, au Chili, en Algérie, et encore en Afrique sahélienne, l’actualité n’a pas ménagé les libraires. A chaque fois, une situation particulière, isolée… mais c’est aujourd’hui un phénomène global, une pandémie, qui affecte l’ensemble du réseau, comme l’illustre cet état des lieux. Avec un impact très fort sur le réseau européen, Italie, Espagne, Portugal, Grande-Bretagne, Hongrie, Grèce, Allemagne etc. Sans oublier la France.

Si le tableau permet de prendre la mesure de la crise et de ses effets sur les libraires francophones, il souligne aussi paradoxalement les liens qui les unissent -dans l’épreuve- et la richesse unique de ce réseau d’acteurs culturels… Et donc l’urgence à lui venir en aide.
Pour tous les libraires, où qu’ils soient, éditeurs, distributeurs mais aussi pouvoirs publics, organismes professionnels et associations se sont très vite mobilisés pour annoncer les premières mesures de soutien ou d’accompagnement des libraires francophones. Des efforts dont nous ne sommes qu’au tout début. L’AILF et le BIEF y jouent leur rôle, essentiel, dans la dimension internationale qui est la leur.

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"Libraire, au Vietnam : Le livre contient quelque chose d’absolu et d’immortel" - 14.11.2019

Blue Horizon 

"Je ne pouvais pas imaginer Jérusalem sans sa librairie française" - 08.10.2019

 Nathalie Hirschsprung

"Librairie : Maryline Noël, de Châteaudun à Santiago" - Clarisse Normand, Livres Hebdo, 19.04.2019

 Maryline Nol

Libraire généraliste à Kensington depuis 2014, Jennifer Fulton ouvre le 2 avril 2019, sur 30m2, la première librairie 100 % francophone de Washington DC.

Jennifer Fulton

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