Association Internationale des Libraires Francophones

Isabelle Lemarchand

 Isabelle Lemarchand est libraire à Londres : elle a racheté la librairie La Page en 2008 après y avoir travaillé un an en tant que vendeuse à son arrivée à Londres en 2007.

Elle est présidente de l'AILF depuis le 22 avril 2021. Voici les propos recueillis juste après son élection.

Isabelle la Page

Isabelle, tu es fraîchement élue présidente à l’AILF, peux-tu expliquer en quelques mots ta vision de l’avenir del’association ? De sa gouvernance ? De ses projets phares ?

Rassembler les libraires francophones de l’International est une idée qui a germé il y a bientôt 20 ans dans l’esprit de quelques libraires déterminés de l’étranger et aujourd’hui c’est plus d’une centaine de libraires qui sont fédérés au sein de l’AILF.

Les enjeux de l'association sont nombreux, puisque sous le nom commun de « libraire » nous exerçons des métiers qui varient beaucoup selon les zones géographiques, le contexte social, politique, économique, la langue ou les langues du pays, sa culture et le format de nos librairies. Le rôle de l’association est donc de trouver les moyens de faire entendre chaque voix en la rattachant à des problématiques communes.

Chaque libraire francophone qui travaille à l’International est ainsi concerné par des questions de transport, de prix, de formation, et de relation avec des distributeurs qui se trouvent pour partie en France : ce sont des questions qui sont autant d’axes de travail auxquels l’association s’attelle depuis des années.

Dans le contexte particulièrement crucial que nous traversons ces derniers mois et les ruptures économiques que les libraires de l’étranger connaissent avec la crise sanitaire, les priorités de l’AILF sont l’aide aux librairies menacées de fermeture et le rétablissement de meilleures conditions pour pouvoir travailler correctement : ça veut dire remédier aux délais et à la surcharge financière du  transport des livres ou répondre aux besoins en formation pour sortir de la crise. 

Ce rôle de présidence est une mission collaborative et rien ne se passe sans le lien constant avec l'équipe permanente de l'association à Paris - Anne-Lise Schmitt, Déléguée générale et Caroline Natali, Chargée de mission, les membres assoiciés et les administrateurs responsables de zone : ainsi en est-il des grands projets à venir pour les années 2021 à 2023 : 


-    en Afrique subsaharienne, la vice-présidente de l’AILF, Loubna Joheir Fawaz, librairie Vents du Sud à Nouakchott, joue un rôle clé avec Brahima Soro - librairie de France à Abidjan, Prudentienne Houngnibo de la librairie Notre-Dame à Cotonou et également présidente de l’association des libraires du Bénin qui pilote un projet de formation pour le Bénin et le Togo, ainsi que Binta Tini - La farandole des livres Niamey nouvellement élue comme administratrice.
-    En Asie ou nous souhaitons établir plus de contacts avec le réseau des  libraires, et nous réjouissons qu'un nouvel administrateur Olivier Jeandel de la librairie Carnets d'Asie à Phnom-Penh et a Bangkok vienne d'être élu.

- Au Maghreb avec Samar Hoballah de la librairie Al Mouggar à Agadir c’est un beau projet qui vise la labellisation des libraires en collaboration avec des partenaires institutionnels au Maroc et des actions de formation pour  les libraires francophones du Maghreb avec le soutien du CNL.
-    Au Moyen Orient c’est Michel Choueiri, vice-président de l’AILF et libraire à Dubai - Librairie Culture&Co qui représente l’association et porte la voix des libraires de cette région
-    Dans l’Océan indien, c’est Voahirana Ramalanjaona, secrétaire générale de l’AILF, de la librairie Mille-feuilles à Antananarivo, qui pilote la zone et également présidence de l’association des libraires malgaches et porte également un projet de formation pour la zone Océan Indien.

- Enfin en  Europe, avec ma consoeur Anaïs Massola de la librairie Le Rideau rouge à Paris, qui est trésorière de l'associaiton, je participe au projet de L’Europe des libraires indépendants (dans le cadre du programme Europe Créative) avec des confrères libraires de plusieurs pays européens.

Cela fait quelques années que tu as intégré le bureau de AILF en 2016, peux-tu évoquer quelques  moments forts de cette expérience associative jusqu’à aujourd’hui ?

En intégrant le Bureau de l’AILF j’ai pu prendre la mesure et le poids des projets qui étaient portés par l’association, et leur possibilité d’exécution : réunir des professionnels qui  pratiquent le même métier mais dans des acceptations différentes met en lumière des avantages et des contraintes que l’on n’ imagine pas : les idées en sont enrichies, les projets redimensionnés a la lumière des expériences de chacun, et une grande ouverture d’esprit est nécessaire.
Ces dernières années au sein du Bureau de l'association m’ont donc permis d’accueillir les fonctionnements de chacun, leurs idées, et de travailler pour les transformer en actions concrètes ; une grande chance pour moi est d’avoir pu être formée par des libraires de grande expérience de leur métier mais aussi une profonde connaissance des arcanes administratifs et politiques nécessaires pour faire avancer les projets.
Depuis 2019, l'association s'est enrichie avec la collaboration des membres associés, personnalités du monde du livre et de l'édition qui interviennent dans nos projets interprofessionnels avec le souhait de développer le dialogue entre les professions impliquées dans la chaîne du livre. La pertinence de leur expérience humaine et professionnelle est précieuse. C'est une immense chance pour l'association de pouvoir, selon les projets, être éclairé par l’écrivain Wilfried N’Sondé, Thierry Quinqueton de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, Pierre Myszkowski, du BIEF - Bureau international de l'édition française, Hélène Wadowski ex- Directrice de collection chez Flammarion, Laurence Tutello, de la librairie Chat Pitre et Présidente de l'Association des Librairies Spécialisées Jeunesse ou encore La Réunion des livres, Association interprofessionnelle des métiers du livre à La Réunion.

"La passion des livres qui m'animait depuis toujours et celle de la gestion et celle de la gestion de commerce que j'avais mise en oeuvre durant quelques années en développant des boutiques de papeteries à Paris se sont réunies de façon évidente dans la découverte et la pratique du métier de libraire."

Peux-tu nous retracer en quelques mots ton parcours de libraire ?

J’ai repris la librairie La Page de Londres en 2008, après y avoir travaillé pendant un an. La librairie, fondée en 1978 par une famille britannique avait vaillamment traversé les années en mettant la littérature classique et scolaire au centre de ses rayons.
Ce fut donc avec une immense motivation et grâce à une équipe que j’ai constituée petit à petit que la librairie a su prendre l’espace que les lecteurs attendaient à Londres : celle d’un lieu où la littérature francophone contemporaine a également toute sa place, ou les éditeurs sont présents dans une volonté de bibliodiversité et ou les clients comme les partenaires culturels locaux peuvent trouver un soutien pour faire rayonner les cultures francophones.
 
Tu participes activement au projet L’Europe des libraires indépendants. Le Brexit a-t-il modifié ta vision de la librairie à l’échelle européenne ou a-t-il renforcé au contraire cette vision ?


C’est en plein Brexit que nous avons vu démarrer ce projet L'Europe des libraires indépendants et c’est avec une grande évidence que je me sens partie prenante dans ce projet. Le Brexit a modifié ma vision du pays dans lequel je vis et dans lequel j’exerce mon métier de libraire, il a modifié les habitudes de consommation des gens et le marché francophone. Mais en aucun cas il ne contraint ma vision de la culture européenne, celle d’une communauté d’auteurs, de pays, de géographie et d’histoire commune, qui existe très fortement dans la littérature.
Co-construire avec des librairies à Berlin, à Barcelone, à Korčula, à Bucarest ou à Paris, passer du niveau de l’utopie à celui de projet est pour moi une source de joie immense.

Qu’est-ce cette expérience associative a apporté à ta manière d’envisager une collaboration interculturelle et interprofessionnelle?


M’impliquer dans la vie associative à travers l’AILF m’a permis depuis quelques années de sortir de mon seul métier de libraire et de chef d’entreprise pour m’ouvrir à d’autres réalités : c’est un accès au monde par la fenêtre de mon métier, ce qui permet une excursion dans l’inconnu sur un bateau qui m’est familier.  J’aime beaucoup l’idée de prendre du recul par rapport à la réalité de mon métier et de ce que j’ai créé - des milliers de clients pour la plupart heureux, une dizaine de salariés, un endroit chaleureux, un repaire historique, une place dans la ville.

Quels sont, pour toi, les principaux enjeux du métier de libraire francophone ?

Les principaux enjeux du métier de libraire francophone sont de s’adapter au pays dans lequel on est, que ce soit son pays d’origine ou son pays d’adoption, faire le lien entre la langue du pays et la langue française, comprendre le contexte culturel et la population à laquelle on s’adresse, et dans ce milieu-là, pouvoir mettre en place un commerce dont le système économique est non seulement viable mais fructueux malgré les contraintes géographiques. Le métier de libraire ne devrait pas tout le temps être vu comme un métier dans lequel il est toujours question de survivre financièrement !

En tant que présidente, quelles sont les missions que l’association doit, à ton sens, accomplir en priorité dans les années à venir en faveur de la diffusion du livre francophone et en particulier  dans le contexte de crise sanitaire ?


Les missions de l’AILF dans les années à venir sont la sauvegarde le développement des librairies francophones, par des projets de formation, de festivals, de rencontres et de collaboration entre librairies. Plus que des boutiques de livres, elles sont un relais culturel que les éditeurs et les institutions doivent soutenir autant que les librairies de France. A l’heure où nous fêtons le quarantième anniversaire de la loi Lang sur le prix unique du livre et la qualification de commerce essentiel pour les libraires en France, il est nécessaire de rappeler que ces avancées ne sont pas légion à l’étranger. L’AILF comme notamment  le Centre National du Livre ou le Bureau International  de l’Edition française  travaillent en grande collaboration pour permettre ce déploiement.


On te laisse pour retourner à ton quotidien de libraire mais pourrais-tu nous dire quelle recommandations tu fais actuellement aux  clients de La Page ?


En ce moment on vous recommandes ODES, de David Van Reybrouck chez Actes Sud, Un Père Etranger de Eduardo betti a La Contre Allée ou encore Fièvre de Cheval, de Sylvain Chantal au Dilettante.. et beaucoup d'autres aussi ..

Propos recueillis le 3 mai 2021

Retrouvez également la présentation de la Librairie La Page ici